Polydor
Un label conçu pour exporter du son allemand a fini par importer les Beatles
Le 22 juin 1961, dans la Friedrich-Ebert-Halle de Hambourg, le chef d’orchestre Bert Kaempfert enregistre le chanteur Tony Sheridan, accompagné d’un groupe de Liverpool encore inconnu, crédité au dos du disque sous le nom de The Beat Brothers. Le label qui presse ce 45 tours s’appelle Polydor. Il avait été conçu pour faire l’inverse : envoyer du son allemand vers l’étranger, pas en importer.
Une marque d’exportation avant d’être un label
Polydor naît dans l’orbite de Polyphon-Musikwerke, un fabricant de boîtes à musique mécaniques de Leipzig. À partir de 1924, la marque prend un rôle précis au sein du groupe Polyphon-Grammophon : elle sert d’étiquette d’exportation pour les enregistrements de Deutsche Grammophon destinés aux marchés étrangers. En 1941, les deux marques sont rachetées par Siemens & Halske. Après la guerre, en 1946, le terrain se répartit : Deutsche Grammophon prend le classique, Polydor devient le label de musique populaire du groupe.
Hambourg, 1961 : l’antenne capte autre chose
Kaempfert dirige alors sa propre société de production, sous contrat exclusif avec Polydor. C’est au Top Ten Club de Hambourg, en juin 1961, qu’il repère Sheridan jouant avec ses musiciens d’accompagnement — John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Pete Best.
La séance du 22 juin donne « My Bonnie » et « The Saints ». Le single sort en Allemagne en octobre 1961 et grimpe à la 32ᵉ place des classements locaux. Une deuxième session, en décembre, complète l’album My Bonnie, publié par Polydor le 5 janvier 1962 — près d’un an avant le premier single des Beatles chez EMI. Le label d’exportation venait, sans le savoir, de graver la première trace commerciale du groupe qui allait devenir l’un des plus gros produits d’exportation de l’histoire de la musique britannique.
Londres prend le relais
Deutsche Grammophon avait ouvert dès 1954 une filiale à Londres, Polydor Records Ltd, qui gagne en autonomie au fil des années 1960. À la fin de la décennie, elle publie Jimi Hendrix, Cream, The Who et Eric Clapton. En février 1967, les Bee Gees y signent après une audition organisée par leur manager Robert Stigwood — leurs disques paraissent chez Polydor au Royaume-Uni et chez Atco aux États-Unis.
Au début des années 1970, c’est Slade, alors au sommet, qui constitue la principale source de revenus du label britannique. La même décennie, l’antenne américaine récupère le catalogue de James Brown via un accord avec Starday-King Records, et publie en décembre 1973 The Payback, l’un des disques funk les plus politiques de la période. À la fin des années 1970, The Jam puis The Style Council prennent le relais côté britannique.
Pourquoi ce label nous intéresse
Une radio de curation ne cherche pas un son de maison mais des trouvailles. Ce que Polydor a fait, presque par accident, avec les Beatles à Hambourg ressemble à ce travail-là : être à l’écoute au bon endroit, plutôt que fabriquer un style.
Des boîtes à musique de Leipzig à la funk politique de James Brown, en passant par le mod anglais de The Jam, le catalogue Polydor ne raconte pas une identité sonore mais une manière de capter ce qui se joue ailleurs. C’est exactement le genre de disques qu’on retrouve, sans logique de genre, dans les bacs d’occasion : chaque pochette porte une histoire différente sous le même sigle.
À écouter
- Tony Sheridan & The Beat Brothers — My Bonnie — 1961. Le tout premier disque commercial sur lequel jouent les futurs Beatles, enregistré à Hambourg pour Polydor.
- Bee Gees — To Love Somebody — 1967. Premier grand single du groupe après sa signature chez Polydor au Royaume-Uni.
- Slade — Cum On Feel the Noize — 1973. Le tube qui fait du groupe le pilier économique du label britannique.
- James Brown — The Payback — 1973. Publié par Polydor après la reprise du catalogue de l’artiste.
- The Jam — In the City — 1977. Premier album du groupe, tête d’affiche du label en pleine explosion mod-punk.
Dans notre stock
Douze références Polydor circulent en ce moment dans notre sélection. De quoi retrouver, sous un même sigle, des époques et des genres qui n’ont a priori rien en commun.